Islamisme (4/6) : Les patriotes, Hamas et Hezbollah résistent aux USA

Islamisme (4/6) : Les patriotes, Hamas et Hezbollah résistent aux USA

L’islamisme, un concept fourre-tout? Dans le livre Jihad made in USA, Mohamed Hassan distingue cinq courants différents aux intérêts parfois contradictoires. Ce quatrième extrait est consacré aux mouvements islamo-nationalistes.

Voir le premier extrait sur les traditionalistes

Voir le second extrait sur les réactionnaires.

Voir le troisième extrait sur les Frères musulmans


 

A la tête de l’Egypte, Morsi était prêt à maintenir la paix avec Israël. Pourtant, le Hamas est une émanation des Frères musulmans…

Oui et je vous ai expliqué pourquoi les Frères égyptiens constituaient une alternative valable pour les impérialistes. Avec Morsi, ces derniers avaient la garantie que les bonnes relations seraient maintenues avec Israël. Mais pour le Hamas, c’est différent. Aujourd’hui, ce mouvement se rattache moins à la tendance des Frères musulmans qu’à celle des islamo-nationalistes ou patriotes, la quatrième figure que je distingue parmi les islamistes.

Les Frères avaient créé une branche à Gaza. Mais, au départ, ils pensaient qu’ils devaient d’abord islamiser la société palestinienne avant de s’engager dans la lutte pour la libération nationale. L’islamisation de la société était en quelque sorte un préalable.

 

Ce qui devait bien arranger Israël…

En effet. Au départ, Israël a laissé plus d’espace aux Frères de Gaza, en espérant que ceux-ci allaient affaiblir l’influence de l’OLP mais les choses ont changé avec la création du Hamas en 1987. Le mouvement a été fondé par trois Frères musulmans qui, sous la violence de l’oppression coloniale, étaient arrivés à la conclusion que la lutte pour la libération nationale ne pouvait pas attendre l’islamisation de la société.

La Palestine est un enjeu particulier pour lequel il faut tenir compte du contexte. L’OLP a longtemps mené la libération nationale mais la direction du mouvement a capitulé. Aujourd’hui, le Hamas a donc le mérite de mener le combat de la résistance contre   Israël et, pour cela, je le soutiens. Mais son projet de société pour une Palestine libre, c’est du pipeau ! Le Hamas centre sa lutte et sa notion de peuple palestinien autour de l’identité musulmane. Ce faisant, il contribue à diviser la société palestinienne.

Il faut souligner toutefois que les dernières guerres menées par Israël ont poussé le Hamas vers l’unité d’action avec d’autres mouvements de résistance comme les branches militaires du Fatah et du Front populaire de libération de la Palestine. Cela pourrait déboucher sur une nouvelle vision du Hamas. Il semble en effet que les clivages soient plus marqués à la tête du mouvement tandis que, sur le terrain, les organisations collaborent davantage.

 

En quelques années, le Hamas est parvenu à gagner un large soutien populaire et a dominé les dernières élections organisées en Palestine. C’était en 2006. Comment expliquez-vous ce succès ?

Par trois facteurs. Le premier est son maintien de la résistance et le refus de toute solution imposée, ce qui correspond à la volonté de la population palestinienne. Second facteur: le Hamas exige le retour des réfugiés de 1948 et de 1967. En 1948, après la création de l’État d’Israël, beaucoup de Palestiniens furent expulsés du territoire. Après la guerre des Six Jours en 1967, environ 300.000 réfugiés supplémentaires durent fuir en Jordanie. Aujourd’hui, plus de six millions de réfugiés n’ont pas le droit de revenir dans leur pays ! En revanche, en tant qu’État juif, Israël accueille n’importe quel juif de n’importe où : Espagne, Russie, Éthiopie… Des personnes qui n’ont jamais été vues en Palestine auparavant ! La question des réfugiés est un élément important des revendications palestiniennes dont le Hamas s’est fait le porte-parole.

Le dernier facteur qui a contribué au succès du Hamas est l’élimination au sein de la communauté palestinienne des personnes corrompues par Israël pour obtenir des informations. Quelques-unes ont été éliminées physiquement et la plupart — des délinquants, des alcooliques ou des dealers —  ont été   réintégrées via les programmes sociaux du Hamas. L’information ne circulait donc plus. Or l’information est un élément de la plus haute importance. Israël avait en  effet  créé  une  société  corrompue où tout le monde était contre tout le monde. Il a exploité cette corruption pour construire un réseau d’informations et établir un contrôle certain sur la résistance palestinienne. Par exemple, lors de l’opération Plomb Durci fin 2008, la première attaque israélienne a visé le commissariat de Gaza à une heure bien précise, celle du changement d’équipe. Pourquoi? Parce que c’était le moment où il y avait le plus de policiers dans le commissariat. Et comment Israël le savait-il ? Grâce à son réseau d’infiltrés.

C’est typique d’une mentalité coloniale. Les Britanniques ont appliqué cette méthode en Irlande du Nord. Rien de nouveau. Mais le Hamas a réussi à détruire le réseau, ce qui constitue une grande victoire sur Israël.

 

La résistance palestinienne a longtemps été dominée par des mouvements laïcs. Comment un mouvement islamiste est-il devenu si populaire ?

Sous l’occupation à Gaza et dans les autres territoires, il n’était pas possible pour les Palestiniens de discuter ouvertement ni même d’imaginer leur avenir excepté dans deux endroits : la mosquée   et l’université. Le Hamas était bien entendu déjà actif dans la première. Mais il a ensuite commencé, comme n’importe quel autre parti politique, à se manifester dans les organisations estudiantines. Le marché était ouvert pour tous les partis ! Le Hamas a donc recruté de jeunes étudiants brillants qui étaient bien perçus dans la société en raison de leur dévouement et de leur honnêteté. C’était facile pour le Hamas de les convaincre car la volonté de résister les unissait. Il n’y a pas de mystère ! Le Hamas exprime ouvertement ce que la population ressent dans son cœur. Avec  les éléments  les plus combatifs, les plus intelligents et les plus éduqués de la société, le Hamas est devenu une grande organisation.

 

En Europe par contre, le Hamas n’est pas très populaire, même parmi ceux qui soutiennent la cause palestinienne. Pourquoi ?

L’islam n’est pas bien vu en Europe parce que cette dernière s’identifie au christianisme. Il y a un réel rejet de la contribution musulmane au développement de la civilisation occidentale. En tant que groupe islamiste, le Hamas est donc mal perçu. Mais pourquoi une personne, qui condamne le sionisme, a-t-elle un problème avec le Hamas ? Et pourquoi la même personne, qui soutient la cause irlandaise, n’a-t-elle aucun souci en ce qui concerne une organisation catholique ? Les différences culturelles donnent l’explication, c’est un phénomène généralement observable.

Un récent voyage en Égypte m’a rappelé à quel point, lorsqu’on traverse la Méditerranée, on change de monde, on change de façon de penser. Je ne blâme pas les Européens, ils sont marqués par leur éducation et la propagande médiatique. De plus, nous sommes dans un système où nous devons toujours identifier des ennemis pour justifier notre propre existence. Mais je  crois  qu’il  faut faire la part des choses. Moi-même, en tant que marxiste vivant dans un pays occidental, j’ai bien sûr des contradictions avec le Hamas ou le Hezbollah. Je regrette que la résistance soit menée par un mouvement qui prend son inspiration dans l’Islam mais ces contradictions sont secondaires actuellement. En revanche, je suis complètement opposé à des personnes telles qu’Abbas ou ces dictateurs comme Moubarak et Ben Ali. C’étaient des laïcs, mais au service des intérêts US. Je lis les infos en arabe, je connais bien la situation là-bas et je perçois les contradictions d’un point de vue différent de celui de la gauche européenne.

 

Pourquoi la gauche européenne ne supporte-t-elle pas ouvertement la résistance palestinienne ?

Le problème de la gauche européenne, c’est qu’elle refuse de faire une grande alliance contre l’impérialisme, à cause du Hamas, des femmes voilées et de toutes sortes de prétextes. En fait, elle se laisse aller à la grande alliance des chrétiens contre l’Islam, elle rentre dans la « guerre des civilisations » lancée par les idéologues américains. Elle subit très profondément cette influence, beaucoup plus qu’elle ne le croit. Pourquoi la gauche européenne ne s’énerve- t-elle pas lorsque des fascistes chrétiens, comme les phalangistes, commettent des massacres au Liban ? Pour ma part, en tant que laïc, j’ai soutenu la résistance des Irlandais contre l’occupation britannique et je n’avais aucun problème avec le fait que ces Irlandais étaient catholiques. En fait, le problème de l’Européen, c’est qu’il a été élevé dans une civilisation qui a des préjugés sur les juifs et les musulmans.

 

Mais l’IRA n’a jamais cherché à instaurer un État religieux. N’est-ce pas ce qui bloque les Européens progressistes dans leur soutien au Hamas ?

Je sais que certains Européens souhaiteraient que la résistance soit menée par un mouvement plus progressiste, mais l’Histoire n’est pas une science exacte. Comparons avec l’Indonésie. Le premier mouvement anticolonial y était « Sarakat al Islam », un mouvement islamiste créé en 1920 pour combattre l’occupation hollandaise. C’est dans ce contexte que Lénine envoya en Indonésie un communiste hollandais, Henk Sneevliet, pour y propager l’idée d’une révolution nationale. A son arrivée là-bas, il trouva ce jeune mouvement nationaliste islamiste. Qu’auriez-vous fait à sa place ? Henk Sneevliet décida de travailler avec eux. Il était très patient et très malin si bien qu’il transforma ce mouvement en un mouvement communiste qui devint le Parti communiste d’Indonésie, le second en ordre d’importance dans toute l’Asie. La patience est essentielle en politique.

Comment le Hamas va-t-il évoluer ? Il n’existe pas de boule      de cristal pour nous le dire. Le Hamas a aussi un programme maximum – on entend par là l’ensemble de sa vision sur la société idéale – mais, aujourd’hui, sa tâche immédiate est la résistance à l’État sioniste. Demain, il pourrait y avoir une combinaison de différents facteurs, tels qu’un nouveau leadership et de nouvelles idées. Et cette combinaison pourrait faire emprunter au Hamas le chemin d’une révolution démocratique.

 

Rien ne le garantit !

Le fait est que les progressistes qui veulent soutenir les Palestiniens voudraient avoir la garantie complète que tout se passera bien. Mais il n’y a jamais de garanties complètes. Qui aurait pu prédire la dégénérescence du parti communiste soviétique qui avait réalisé la première révolution socialiste dans un pays et soutenu tous les mouvements anticoloniaux dans le monde ? Personne n’avait prévu non plus qu’Arafat négocierait les désastreux Accords d’Oslo de cette manière. Voilà où nous en sommes pour l’instant : le Hamas est la résistance. Je  ne les soutiens pas dans leurs positions sur   la femme, dans leur programme économique ou dans leurs idées fatalistes. Je les soutiens sur le point le plus important : ils sont  un mouvement nationaliste de résistants qui luttent sur le terrain.

 

Le Hezbollah est l’autre grand mouvement de résistance à Israël. Il se réclame aussi de l’islam.

Oui, le Hezbollah est lui aussi un mouvement  islamo-nationaliste. À l’instar des Frères musulmans, les islamo-nationalistes défendent un projet religieux. Mais au contraire des Frères qui n’hésitent pas à s’allier aux impérialistes pour lutter contre un ennemi commun (les gouvernements laïcs arabes), les islamo- nationalistes, par contre, font de la lutte pour l’indépendance leur objectif premier. Ils sont patriotes.

C’est le cas du Hezbollah. Son leadership vient de la petite bourgeoisie, mais des commerçants et des propriétaires terriens ont également intégré le parti. C’est un mouvement moderne dans la mesure où il ne combat pas au nom du Hezbollah mais au nom des Libanais. Si bien qu’en dépit de sa nature religieuse, il a pu nouer une alliance avec le mouvement nationaliste libanais.

Bien sûr, le Hezbollah garde une sérieuse contradiction avec la laïcité et le communisme. Comme n’importe quel mouvement islamiste. Mais cette contradiction passe après son objectif principal, l’indépendance du Liban. De plus, son combat de résistance nationale a amené le Hezbollah à se constituer une base populaire parmi les soutiens traditionnels du Parti communiste libanais. Ajoutez à cela que le Liban a traversé une terrible guerre civile (1975-1990) sur fond confessionnel que personne ne veut revivre. Et vous avez un Hezbollah qui, malgré le caractère religieux de son idéologie, prône la déconfessionnalisation du politique au Liban.

 

 

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Published in: on 5 مه 2017 at 10:15 ق.ظ.  نوشتن دیدگاه  

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